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Le voyeurisme d’une solitude

Suzan Samanci
© Mahroo Movahedi / Stiftung Whitespace Blackbox aus der Serie "Widerstand", Tinte auf Porzellan (2017)
© Mahroo Movahedi / Fondation Whitespace Blackbox de la série "Résistance", encre sur porcelaine (2017)

 

Tout d’abord, elle en a eu peur, puis à chaque fois elle s’en est plainte. Elle a voulu se cacher dans un trou de souris. L’arracher d’elle-même. Pas évident de tenir tête à cette préhistoire enfantine ! Essaie-donc de le faire. Même si tu la défis avec les mots les plus durs, une fois la lumière éteinte, un mauvais esprit se dessine dans le coin le plus isolé de la pièce. Elle n’y croit pas. Et sourit l’air de dire, sacré Méphisto. Le silence de la nuit passe sur elle tel un lourd wagon de marchandise. Elle perçoit la dissipation tranquille de l’obscurité. Dans ses profondeurs intérieures, l’œil de son inquiétude grandit. Elle se tient figée. Elle connait tous les sons jusqu’à leur éraillement, leur note, leur odeur, leur couleur. Ce son-là est inconnu ! Cette fois, il s’agit d’un son insaisissable, un mélange entre kss kss et toc toc. « Est-ce une illusion », se demande-t-elle. Elle s’est habituée à considérer telle une personne sa table, son étagère, son miroir, sa garde-robe. Parfois, elle se fond dans des paysages. C’est comme ça toutes les nuits. Elle attend avec impatience le vendredi. Elle ouvre son volet à la moitié de la nuit. Les nuits de lune, tout remue en elle dans une brillance argentée. D’abord, une femme bien formée tient un assez grand chandelier dans sa main, lentement une main d’homme s’étire. La première ombre qui remue à l’arrière-plan d’une atmosphère pourpre légèrement floutée semble avoir été créée par le pinceau d’un peintre confirmé. L’homme est légèrement ventru. Ce ventre ébrèche son désir.

La distance qui rend étranger, la distance qui fait mal… Quand elle se questionne sur la nature de cette distance, un orchestre sans chef s’ancre dans sa conscience. Ah, ces voix sauvages. Ces doutes qui rongent. Si elle pouvait un peu s’enivrer. Elle sourit en se disant « Tant que les yeux regardent de la même façon, rien ne change ». Les nuits, qui passent et disparaissent dans les pages apprises par cœur de ses livres, sont devenues une sorte de roc de granit. Elle préférerait ne pas en découdre avec les concepts, avec l’abstrait et le concret, mais la tornade qu’elle a fait grandir en elle ne cesse de murmurer en silence. Toute cette souffrance, n’est-ce pas pour dissimuler ses côtés faibles et imparfaits… Afin de reprendre un peu son souffle, elle s’était abonnée aux portes des psychologues. Quand elle obtint son droit à une pré-retraite, tout d’abord elle poussa un grand soupir de soulagement. Mais ce n’était pas comme elle se l’était imaginé.

En matinée, les tramways transportent des corps qui ont renoncé à eux-mêmes, qui regardent comme des poissons congelés et qui ne savent plus parler. Les tramways sont à ses yeux des serpents gris métalliques, même s’ils se parent de couleurs différentes. Elle songe qu’elle a un sourire sournois tel celui d’un chef de tramway tout propre et confortable, tandis que ses yeux cherchent les gens qui reviennent du marché, les mâchoires tremblantes qui se plaignent que tout augmente, les gens qui rongent le quignon de leur pain… Ce vieil oncle qui avale son pain et tousse, cette voix triste qui, après l’éboulement d’une mine, s’inquiète que ses bottes salissent la civière… De la fenêtre du tramway, on aperçoit les figures de ces tout petits vendeurs de mouchoirs qui se précipitent au-devant des véhicules. Elle ne veut pas penser à son travail de nuit, ni à ses journées de travail dans une usine de javel. Cela ne suffit pas de tailler les pensées qui enserrent son âme comme de l’ivraie. Elle voudrait répandre dessus de la javel concentrée. La plupart du temps, elle interpelle plaintivement le jet d’eau qui dessine un arc-en-ciel sous la lumière brillante du soleil, « Lave mon âme fatiguée, soigne-moi, ô jet d’eau au grand nez ! » Elle se dit que ceux qui font ça se nourrissent aussi du chagrin et se gorgent de larmes. Elle en avait eu ras-le-bol de fermer pendant des années des bouteilles qui avançaient tels des cygnes replets.  Elle décida de donner sa démission quand elle vit à travers les cygnes replets, les chefs qui l’emprisonnaient dans leurs regards.

Alors que la période d’acclimatation à la maison était joyeuse comme un mauvais rêve, elle n’était ni sur terre ni dans les nuages. Chaque jour, elle mange une poignée de noix de peur d’oublier tout ce qu’elle sait. Elle sait que l’identique, la monotonie, sont délétères. Elle joint les moitiés de noix et se perd dans l’obsession de manger la noix entière. Elle émiette les noix tronquées sur le rebord de la fenêtre et attend. Quand deux colombes crêtées se familiarisent à venir, elle s’écrie « Le Théâtreux avec la Théâtrale ! Bazende avec Nevazende ![1] » Elle marque ainsi son désir d’affection et d’amitié sincère.

Même si au premier regard, de par son allure raide comme un balai, on pense qu’elle est du genre à chercher de la poussière dans le trou d’une aiguille, elle n’était pas une maniaque de la propreté. Le ciel très pur s’allonge sur le lac. Les bleus jumeaux font penser à l’éternité. Le silence est le plus grand caméléon. Elle se promène dans le pays de la page de son livre. Cherchant la profondeur du bleu, elle écrit sur son cahier prendre plaisir à goûter l’étrangeté de son existence. Lasse de lire, les yeux mi-clos, elle se plonge dans une douce méditation, tout clignote entre absence et présence et elle pénètre dans une autre atmosphère. Bien qu’il soit rempli de puces de cygne, elle plonge dans le lac. Elle sourit, « les puces ne vont quand même pas me faire peur. » Sous l’eau, elle se focalise sur les boules de lumière qui s’égaillent, son lien avec le monde extérieur se coupe. Tandis que l’eau caresse son corps, elle semble s’élever à l’intérieur d’un ballon transparent, son esprit se libère. Elle se sent légère comme une plume. Au moment où les images de l’ombre et de la fenêtre se précisent à sa conscience, elle sent des éclaboussures venant des gens qui nagent le crawl. Elle ressent de la joie quand elle réalise que c’est vendredi, elle sourit, « c’est soirée cinéma ! » Elle sort de l’eau avec la souplesse d’une fée aquatique.  Sur la plage, elle trace des ronds telle une jument marchant au trot… Au moment précis où elle faisait le vœu que le soleil se couche immédiatement et que vienne le milieu de la nuit, cet homme du genre Meursault la regardait avec une expression placide et pleine de mystère. Hier aussi, il la regardait. Elle se dit qu’il devait être soit vacancier soit chômeur. « Ou peut-être qu’il a perdu sa mère… » Elle eut un pincement au cœur à voir ce type déguisé en Meursault penser dans le vide et regarder vers le lointain les yeux sans expression. Quant au type qui depuis deux jours geignait toujours au même endroit, il souriait comme Alain Delon. Son visage était quasi parfait. Quand il lui lança d’une voix haute « Bravo, vous dansez bien ! », elle ne sut d’abord pas quoi dire, ensuite elle eut un éclat de rire forcé et haussa les épaules en disant : « De la danse, ça fait des années que je ne danse pas ! » Le type s’adossa sur sa chaise longue. « Pas du tout, vous embrassiez le monde telle une danseuse professionnelle », insista-t-il. Elle fut saisie de doutes et ne se rappela plus si elle avait ou non dansé. Suivant les gens, quelques pas bien sentis, c’est peut-être de la danse, se dit-elle pour s’en sortir, tandis qu’elle regardait les traits indéchiffrables de l’homme. Il s’était étendu sur sa chaise longue, l’air je m’en fous de tout. « Quelle nature énervante ! L’imparfait et le parfait vont de pair. Ce n’est pas mon affaire », se dit-elle. Le type la regarda deux, trois fois tandis qu’il feuilletait sa revue et buvait des gorgées de bière. Le roulis des vaguelettes sur le lac lui caressa les oreilles.

Alors qu’elle laissait dans son livre son marque-page coquillage, un gros éclat de rire l’a fit sursauter. C’est un couple assez passionné… La jeune femme étendit son paréo et s’allongea dessus. L’homme musclé, tatoué, plaça son bras de façon à en faire un oreiller pour la jeune femme. Les vapeurs d’amour nourries de désir se répandaient à en faire fondre les cœurs glacés. La femme qui regardait ce jeune couple enlacé sent son cœur se serrer et elle n’arrive pas à extirper d’elle ce sentiment de tristesse. Elle n’a pas de regret quand elle songe avoir pris conscience un peu tardivement de s’être forgée une conscience et un corps libres, d’avoir ouvert une large oasis avec ses bras étendus, d’avoir nourri les fleurs de sa propre personnalité. Elle se rassure en se disant, je vis en ce moment et j’existe.

Elle songea, notre existence a été prise entre la virginité, la chambre nuptiale, les récits et les événements de la première nuit. Les ceintures rouges, les témoins, les lourdes mains qui donnent des bourrades dans le dos du marié, ceux qui attendent à la porte, les draps ensanglantés qui flottent, les remontrances, les détonations de fusils… À l’époque où elle rêvait devenir comédienne de théâtre, elle se fiança avec un commerçant et tandis que son père poussait de grands soupirs de soulagement, « Tu sors de la maison de ton père avec ta dignité et ton honneur ! », sa mère gloussait : « Le succès du côté de la jeune fille est comme une pluie d’avril, tout doit s’accomplir en son temps. » Par ailleurs, elle racontait les histoires de ses amants prêts à défier la mort pour elle tout en se félicitant d’elle-même à outrance, « Ton père a gagné au Loto ! Je n’ai pas regardé de garçon dans le blanc des yeux, nos mains ne se sont pas touchées jusqu’à notre mariage ». La première nuit, elle s’était mise en boule comme un hérisson avec le sentiment qu’elle portait un précieux trésor dans son entrejambe. Son mari était comme un brigand armé d’une épée vociférant, « Ouvre-toi, Sésame, ouvre-toi ! » À la fenêtre le bruissement du lierre, les bruits de pas qui s’intensifient dans la cour du jardin, les chuchotements. Les insectes nocturnes tournant autour d’un faible lampadaire. La silhouette lasse reflétée par le miroir. Elle contemple son mari qui ronfle, puis le drap ensanglanté qui sera exposé. Elle a du dégoût. D’elle-même, de son mari, du drap, elle l’ignore. Cette nuit-là, jusqu’au matin, son père n’avait cessé de la pointer du doigt à travers le miroir, « Celle qui part ne doit pas revenir, rentre-toi bien ça dans la tête ! » Dans son rêve, la barbe de son père devient bleue, s’allonge, se mêle à la barbe de son mari, l’entoure et l’enroule. Quand elle se réveille en criant la nuit, elle voudrait s’en aller vers des climats inconnus. Derrière les fenêtres, les femmes à l’âme de Pénélope, les yeux rougis, tricotent et chantent d’une même voix la chanson « Chutt, chuttt, celle qui quitte la maison, ne peut y retourner ! » Quand elle sort dans la rue, elle rencontre une armée de barbes bleues tenant des flèches et des arcs. Son père est tout devant, il balance dans sa main la ceinture de chasteté rouge. Il crie « « Ma fille, même si elle est à l’intérieur d’une foule de soldats… » Il geint comme un oiseau blessé dans une cage aux barreaux épais. Les ceintures de chasteté volètent dans sa conscience. Les murs de châteaux abandonnés s’élèvent. Elle crie à pleine voix. Le ciel se déchire. Plus elle s’appuie sur la force des mots, plus les murs s’effondrent, les pierres s’effritent.

À l’approche du soir, le fort grondement de la ville se disperse comme du sable. Elle se sent telle une aiguille dans l’azur profond, ses regards penchent lentement vers le lac. Le ciel est réel. Le lac vrai. Le bleu profond semble s’étirer comme une vérité insaisissable. Si le lac est une illusion, qu’en est-il du ciel ? murmure-t-elle pour elle-même. Le ciel, le lac, les radicaux des mots forment un triangle, est-ce que la mouche va les laisser tranquille, elle passe d’un point à un autre du triangle. Les gloussements du jeune couple n’exacerbent pas sa solitude féroce et pétrifiée, au contraire cela la réjouit. Elle jeta un œil à Meursault. Il était sans vitalité. Comme une statue. Elle se dit : « Il est fou ou quoi, s’il bougeait un peu, plongeait dans le lac et ressortait, s’il regardait autour de lui ou bien souriait. » Elle prit le marque-page coquillage dans son livre et tandis qu’elle le promenait sur son épaule, elle murmura, les visages portant le lourd poids du passé se ressemblent tous, elle ajouta, et le mien ? Elle lança un regard en douce à Alain Delon. Lui aussi lisait un livre en sirotant sa bière. On aurait dit que ce n’était pas lui le type qui lui avait dit : « Vous embrassez le monde ! » Impossible de supporter les soucis de ces égocentriques qui parlent en prenant de haut ; va savoir pourquoi, aux côtés de ces types, il y a toujours des filles éteintes. Depuis trois, quatre jours, ces deux types viennent seuls à la plage, à la même heure, au même endroit. Elle désirait que vienne sans tarder le soir tout en songeant au talent de Meursault pour faire l’amour et à sa connaissance de l’amour. Elle fouilla son sac et plaça une cigarette mentholée entre ses lèvres. Elle sourit de trouver le jeune couple qui prenait le soleil à l’excès, plus grands que les palmiers. Les vagues qui frappaient la rive en rythme ressemblaient à une couronne d’argent, tandis que la chaleur du sable excitait son désir d’exister. Par derrière son épaule, elle regarda Alain Delon. Le nez en l’air, il semblait la regarder. Elle fit quelques pas, puis regarda encore. Oui, il la regardait.

Quand elle était jeune fille et qu’elle sortait dans la rue, les commerçants se mettaient en ligne comme un rang de grues et ils l’emprisonnaient de leurs regards. Alors, elle rougissait comme une pivoine tout en éprouvant un grand plaisir. Sa mère se fâchait à ce qu’elle soit amie avec des femmes mariées. Elle n’avait pas tort, toutes racontaient à l’unisson leur chambre à coucher et elles se plaignaient de la passion de leurs maris pour le porno. Une fois, Madame Meral du dessus, lui avait demandé si elle regardait du porno, et alors qu’elle racontait que son mari en était addict, elle avait pris l’air de parler d’un héros victorieux. Elle avait refusé d’en regarder, inquiète d’être complice de ce crime, elle avait tout de suite quitté la pièce. Quand lors des matinées entre femmes, elles regardaient un film, au moment des scènes érotiques, elle se cachait le visage avec un mouchoir préparé par sa mère. Quelquefois, elle avait baissé le mouchoir et avait regardé.

Lors de vacances d’été, son monde avait changé après être allée en cachette dans la maison de cet étudiant. Quand ils s’étaient croisés avec cet homme à la chemise bleue portant un panier plein d’abricots ramené de son village, tous les deux avaient spontanément souri. L’homme l’avait invitée et lui avait offert une assiette d’abricots. La maison était pleine de livres, de revues et de cassettes. Elle savait qu’il y aurait une crise si elle disait qu’elle ramenait les abricots d’une maison d’étudiants. Elle redonna l’assiette avec des feuilletés au fromage faits par sa mère. Ce jour-là, c’est une fille rousse qui ouvrit la porte. Tandis qu’elles buvaient un café, elle avait dit qu’elle allait tenter cette année l’examen d’entrée dans le supérieur et la fille rousse lui avait demandé si elle avait lu le roman Que faire ?[2] qui se trouvait sur la table basse. Ils lui avaient donné une tonne de livres. Elle avait été très marquée par Vera Pavlovna. Après que les voisins aient dit à sa mère « Les allées et venues dans cette maison ne sont pas claires ! », son père avait rugi « Je te casserai les jambes ! » Une nuit, au petit matin, le bruit des tanks surprit les rues. Elle fut saisie de peur par les lumières pénétrant dans sa chambre et quand elle regarda craintivement par la fenêtre, elle aperçut la fille rousse et celui à la chemise bleue être embarqués dans un véhicule kaki avec des sacs plein de livres. Elle pleura pour eux des jours entiers. Quand elle se fiança avec le fils d’un ami commerçant de son père, ils allèrent quelques fois au cinéma en plein air et bavardèrent dans un parc au revêtement de galets en mangeant des pipas. Elle pensait à la fille rousse. Son mari, qui aimait par-dessus tout sa voiture, avait acheté un canari. Chaque soir, quand il n’y avait plus personne entre ses pattes, elle discutait avec le canari. « Résiste petit oiseau jaune, je vais te libérer et me libérer aussi », lui promit-elle. Elle avait retrouvé la trace de la fille rousse, elle attendait avec impatience ses courriers contrôlés par l’administration et lui avait écrit de très longues lettres.

Les mains posées sur sa taille, elle se planta devant Meursault. Elle toussota, tendit sa cigarette et demanda poliment « Vous avez du feu ? » L’homme ne bougea pas tout de suite, puis il releva légèrement sa tête et plissa un de ses yeux. Tout en se redressant, il souffla « y a marqué j’ai un briquet sur mon front ? » Il sortit son briquet de son sac de plage avec la dextérité d’un magicien et alluma sa cigarette. La femme sautillait sur un pied, elle tira sur sa cigarette avec une grande inspiration et souffla vers le ciel tout en jetant un coup d’œil à Alain Delon. Il se préparait à partir. Elle voulait qu’il la regarde en train de parler à Meursault. Elle se disait qu’elle aurait aimé lui demander du feu pour une deuxième cigarette s’il était resté.

Quand elle demanda, « Je peux m’assoir le temps de ma cigarette ? », le type gratta sa poitrine et sourit d’un air mystérieux. La femme lança « Vous êtes vacancier sûrement ! » L’homme se força à plisser les yeux, il regardait le lac avec une expression de visage vide. Même sous la torture, il semblait que l’homme ne parlerait pas. Elle sourit, de quoi est-il donc le fuyard, se dit-elle. Elle souffla « Est-ce que je vous ai dérangé ? » en écrasant sa cigarette sur le sable. Les narines de l’homme s’ouvrèrent et se rétractèrent comme les naseaux d’un cheval. Le blanc jaunâtre de ses yeux paraissait humide. Il entrouvrit ses lèvres gercées. Quand il prononça, « ma mère est morte ! », la femme perdit tous ses moyens. Elle fit quelques pas, regarda par derrière son épaule et demanda « Est-elle morte hier ? »

Le type s’écrira « Madame, vous avez l’esprit ailleurs ! Vous ne fumez même pas votre cigarette ! » Elle voulait parler, mais il lui semblait qu’une main lui serrait la gorge. Son père s’était assis sous un parasol et il la regardait en arrangeant les bords de son bermuda. Elle salua en secouant la main en direction d’Alain Delon et de Meursault et dans un éclat de rire, elle regarda son père. Elle avait envie de lui dire, « Regarde, je fais l’aguicheuse devant toi, je vais donner un baiser ! » Elle sortit un pistolet de son sac, visa, quand elle tira en plein front, le canari s’échappa de sa cage et alla se perdre dans l’azur. À ce moment-là, un froid l’envahit et tout son corps eut la chair de poule. Elle tira profondément sur sa cigarette, quand elle dit « Nous en étions où ? », le soleil était sur le point de se coucher. Des halos de couleurs sirupeux brillaient sur la surface du lac comme des lucioles. Il n’y avait plus ni Alain Delon ni Meursault. Mais ils avaient été là, à moins que non, se dit-elle. Elle se dit alors que la moitié de la nuit approchait et pensa au cinéma d’ombres, elle ramassa ses affaires et prit le chemin de son domicile, tandis que seuls les caresses du jeune couple se mêlaient au frou-frou du lac.

Arrivée devant son immeuble, elle contrôla la boîte aux lettres et quand elle aperçut le nom N. Yalnizcan, elle sourit se disant que son nom passerait bien dans une réplique de théâtre. Elle s’appelait Nalan, mais tout le monde la connaissait en tant que Nicole. Le sens de son prénom était « celle qui gémit », il avait dit ça son enseignant de littérature. Elle avait grommelé : « Pourquoi est-ce que je gémirais, que celles qui font du surplace gémissent ! » Le concierge Carlos promenait son chien avec soumission. Un léger sifflement courait sur ses lèvres. Il vivait avec Maria Anges, enseignante au conservatoire, une femme très belle. Plus elle était témoin de leurs manières très naturelles, plus lui venaient à l’esprit les expressions de visage mensongères de ceux qui couraient après les titres et les commères qui disaient « Les futurs mariés doivent être accordés ! » Est-ce que par hasard Carlos et Maria voyaient eux aussi les corps nus se découpant sur le rideau au milieu de la nuit ? Pour mieux observer la placidité du visage de Carlos, pour faire quelque chose, elle lui avait demandé, « Quand vont prendre fin les réparations de l’ascenseur ? », alors même que c’était inutile de demander, elle savait que ce serait fini à la fin de l’été. Montant les escaliers d’un pas lourd, elle reprenait souffle à chaque étage, elle espérait entendre un bruit, un mot ; ses disputes avec les enfants aux têtes rondes qui jouaient sous ses fenêtres, le tapage de ces enfants lui manquaient. Elle prit une douche, mangea quelque chose et s’effondra sur le canapé comme une masse. Elle regarda ses taches de vieillesse sur sa main, puis les traces de stylo sur son doigt.  Elle n’arrivait pas à s’habituer aux touches, tout comme elle ne s’habituait pas à ces rues. La pendule sonna l’heure, « Oui, c’est le moment ! » murmura-t-elle. Elle alla dans sa chambre à coucher le pas tranquille, la pleine lune brillait tel un plat d’argent. Elle ouvrit un peu plus la fenêtre et se rappela l’odeur de jasmin, du chèvrefeuille, les soirs de lecture sur le balcon avec la fille rousse ; la pleine lune lui rappelait, quant à elle, les rituels des femmes du quartier qui écrivaient sur les feuilles de laurier, priaient au-dessus de l’eau et soufflaient, dispersant leurs vœux.

Elle frôla le pouf en retrait de la fenêtre. Elle ressentait la même excitation que devant un film interdit. Tandis qu’au loin le son léger d’un piano déchirait le silence installé comme la tenture d’un brouillard pesant, la lumière pourpre de la fenêtre illumina le rideau. Cela dura de longues minutes. Les corps d’ombres ne se découpaient pas sur le rideau. Ou alors est-ce une illusion, se dit-elle et alors que mécontente, elle balançait sa jambe, le rideau bougea. Et voilà, soupira-t-elle de soulagement. Un homme légèrement ventru s’étire vers cette main élégante tenant le chandelier. Comme d’habitude, ils restent un moment debout. L’homme lève le chandelier au ciel comme s’il venait de remporter une victoire, la femme s’étire vers le chandelier. Ses seins en forme d’ampoules tremblent dans le rideau. Quand leurs corps s’unissent, ils glissent lentement. Alors que le rideau bouge, la vision semble se perdre, ensuite les jambes élancées de la femme se dressent en l’air, font de petits cercles tandis que dans le lointain le son du piano s’accélère. À un moment, elle a le sentiment d’avoir le souffle coupé. Quand elle pénètre sur son balcon, elle s’aperçoit que Carlos, tout en caressant son chien, regarde très attentivement vers la fenêtre. Il fait mine de tousser. Carlos lève les yeux en l’air, il a un petit sourire ivre, les rayons de lune font briller ses dents. Il déclare « Cela fait deux mois qu’ils révisent leur scène pour un film ». Elle part dans un fou rire. « Vraiment ? Que jamais ne se finisse cette répétition ! » murmure-t-elle.

En allant au salon en traînant les pieds, le silence semble s’installer en plein milieu de sa poitrine. Alors qu’elle se demandait à quoi correspondaient les différents pat pat et kss kss qu’elle avait entendu par intermittence cette nuit, elle se rappela soudain qu’elle avait mis des pois chiches à tremper. Elle rit. Après des années, elle réalisait pour la première fois que les pois chiches gloussaient. Elle alluma la lumière du salon et s’assit de nouveau devant ses cahiers sur la table. Elle murmura, demain, je vais à la plage, j’attrape le col de ceux qui ressemblent à Meursault et à Alain Delon et je leur parle de tout mon soûl.

6 Janvier 2023, Genève

 

 

[1] Référence à l’ouvrage intitulé Livre de Kalila et Dimna, recueil de fables de Bidpaï, philosophe indien de l’antiquité. La fable met en scène un couple de colombes. Toutes les notes sont de la traductrice.

[2] Roman de Nikolaï Tchernychevski, 1863. Dans ce roman, Vera Pavlovna est un personnage de femme libre.

–  Dans le théâtre de ma mémoireLireBelleğimin tiyatrosunda

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